Image header

L’homme qui mit fin à l’histoire, Ken Liu

L'homme qui mit fin à l'histoire

Perfection

Poursuite de mes lectures dans la collection Une Heure-Lumière chez le Bélial. Après le décevant Nexus, nous voici à présent au centre d’une controverse entre le Japon et la Chine au sujet des exactions de ces premiers sur ces derniers pendant la seconde guerre mondiale (et même un peu avant, le Japon ayant annexé une grande partie de l’Asie quelques années auparavant).

Je crois que vous l’aurez compris à la lecture du titre, j’ai beaucoup apprécié cette lecture (c’est peu de le dire) à tel point que je pense avoir trouvé un auteur coup de cœur sur lequel je vais me jeter allégrement (c’était l’instant fandom :)). J’ai lu très récemment le recueil de nouvelles La ménagerie de papier qui m’avait déjà bien retourné et que je vous invite à lire.

De quoi traite ce texte? Un sujet pas facile. Les exactions et les expérimentations des japonais suite à l’invasion de la Chine dans les années 1930. Une période sombre qui n’est pas sans expliquer les actuelles relations entre ces deux pays. Pour vous faire le speech assez rapidement, deux chercheurs mettent au point une machine capable de faire revivre des évènements historiques choisis par le biais de l’intrication quantique. Je ne vais pas rentrer dans le détail de la technique mais c’est, ma foi, plutôt bien exposé par Ken Liu (rappelons qu’il s’agit d’un texte court où le propos essentiel ne concerne pas le procédé technique à proprement parlé, mais plutôt ces implications). Ainsi, il s’agit de faire revivre à des témoins contemporains des évènements historiques sans pour autant interférer avec celui – ci. Comme s’il était possible d’assister à la prise de la Bastille en direct en tant que spectateur privilégier par exemple. On perçoit déjà un gros point positif de la nouvelle : l’idée de base est aguichante et permet d’emblée d’imaginer l’impact sur l’interprétation historique des faits. Imaginer un historien auquel on propose de faire un saut dans le passé afin qu’il puisse revivre des événements tels qu’ils se sont passés…

Ainsi, ces deux chercheurs décident de proposer aux proches des disparus de revivre et de revoir leurs proches pendant cette période. Autant le dire tout de suite, les japonais y sont pas allés de main morte, certaines scènes sont vraiment dérangeantes, c’est pas un happytext. En tout cas, j’ignorais l’existence de l’unité 731 et rien que pour briller un peu plus en société et combler des lacunes la lecture captive. On voit ici un premier point à développer : la machine est utilisée non par des professionnels (historiens directement concernés) mais par des proches des victimes. C’est un point qui fera l’objet d’un âpre débat entre les partisans et les détracteurs de l’usage de la machine. Les premiers argueront, à juste titre, le devoir de mémoire pour les plus concernés et les seconds, à juste titre également, que les historiens sont les plus à même de d’interpréter et de retranscrire les faits au bénéfice de tous. C’est d’ailleurs un autre élément notable du texte; Ken Liu ne prend jamais directement parti quant à l’utilisation de la machine, il expose simplement les arguments des antagonistes. À nous de nous faire notre propre avis.

Il a renoncé à la responsabilité de l’historien de s’assurer que la vérité n’est entachée d’aucun doute. Il a franchi la frontière qui sépare l’historien de l’activiste.

C’est ce qui est évoqué dans cette citation : le positionnement des inventeurs de la machine est tel qu’il ne peut que privilégier le devoir de mémoire au détriment de la recherche historiographique en faisant revivre le passé aux proches des victimes. Pas de problème me direz – vous, il suffit d’envoyer tout le monde et chacun verra les mêmes faits. On en arrive au titre de la nouvelle car la machine n’est qu’un aller simple dans le sens où à partir du moment ou un événement est revécu par un témoin il disparaît à jamais. C’est un one shot quantique, les atomes resynchronisés pour l’occasion disparaissent pour toujours sans qu’il soit possible de “revisionner” un évènement déjà vu.

Sans le vouloir, Evan a inventé la technologie capable de mettre un terme définitif à l’histoire en nous privant, nous et toutes les générations futures, de l’expérience émotionnelle du passé à laquelle il accordait un tel prix.

D’où la fin de l’histoire. Cruel dilemme qui parsème le débat; dès lors qui est le plus à même de revivre un événement? Un historien? Un proche des victimes?

Un traitement intelligent d’une thématique complexe

Entre autres choses, Ken Liu nous parle également du négationnisme. Chacun perçoit la possibilité donnée par la machine d’annihiler définitivement des thèses négationnistes puisque l’expérience ne souffre d’aucun doute possible.

À chaque fois que nous racontons une histoire sur une terrible atrocité comme l’Holocauste ou Pingfang, les forces du déni se disposent à l’attaque, à l’effacement, au silence, à l’oubli. L’histoire a toujours posé problème du fait de cette délicatesse de la vérité, et les négationnistes ont toujours pu recourir à l’expédient de traiter la vérité de fiction.

L’auteur ne se contente pas d’évoquer la machine et de raconter les expérimentations, il extrapole donc aussi sur les implications politiques dans le présent que peuvent avoir des vues inédites et immédiates du passé. Le négationnisme, on vient de le voir mais pas seulement. De fait, quelle est la position du Japon face aux premiers témoignages, lui qui n’a jamais vraiment reconnu les atrocités? Et la Chine? On le devine, cela ré-ouvre d’anciennes plaies jamais cicatrisées. Là où Ken Liu est un génie (c’est pas moi qui le dit !) c’est qu’il imagine les positions, les revirements diplomatiques qu’impliquent la machine. Quel pays peut légitimement se sentir intouchable moralement sur son passé? C’est la raison pour laquelle l’auteur imagine, cyniquement plausible, un discrédit et une campagne unanime menée par toutes les nations du monde, démocraties en tête, pour museler les simulations du passé…

Il en découle un débat juridique (et là on voit bien le cursus du juriste de formation qu’est l’auteur) âpre. Le questionnement sur la souveraineté du passé est juste brillante. Qui sont donc les responsables sur des évènements passés, dans des contextes différents, des régimes différents? Une ancienne autocratie aujourd’hui devenue une démocratie doit – elle être jugée responsable plusieurs décennies après les faits? C’est un questionnement particulièrement intéressant et actuel vu sous un prisme différent et bien vu.

Voilà pour les éléments qui m’ont semblés les plus notables mêmes si j’en ai noté d’autres comme le difficile repentir, l’histoire et son approche classique qui privilégie les sources écrites et non les témoignages, la dualité vérité / négation (avec l’image de la forme de la Terre pour bien comprendre et nous rendre moins manichéen)

Un petit mot sur le procédé narratif qui est inédit, c’est une succession d’interview, d’avis, de témoignages donnés autant par les principaux protagonistes que par des gens lambda qui suivent les débats de loin. Outre le fait que ça sort un peu des sentiers battus, ça permet surtout à chacun de se faire son propre avis sur des données brutes, en cela Ken Liu souhaite cultiver l’esprit critique de tout un chacun et c’est peut – être le principal enseignement que l’on peut retirer de l’histoire, s’il ne fallait en retenir qu’un.

En conclusion

Brillant, intelligent, mesuré, l’auteur évoque une thématique difficile dans un cadre SF malin et qui nous fait réfléchir. Je peux pas faire plus court 🙂 Je connaissais déjà ses penchants pour l’histoire (que je partage amplement) et le pari est largement réussit. Si vous aimez les bons bouquins alliant réflexions historiques et SF, ce livre est fait pour vous et puisse – t -il vous plaire autant qu’il m’a plu.

 

Note du bouquin :

L’homme qui mit fin à l’histoire
Ken Liu
Une Heure-Lumière, Bélial
112 pages

 

Précédent

La ménagerie de papier, Ken Liu

Suivant

Le sang des 7 rois, tome 2

  1. Très bonne critique !

Laisser un commentaire

Fièrement propulsé par WordPress & Thème par Anders Norén

%d blogueurs aiment cette page :